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Laurent Ziegler, photographe à ne pas rater !

09 oct 2011

written by Elodie Broussard

© Laurent Ziegler

« Waouh… », « Magnifique ! », « Grande aptitude à capturer le mouvement », « Plein d’humanité », « Excellent travail ! », et bien entendu : « Tu le connais d’où, cet homme ? ». Voilà ce que j’entends lorsque je fais découvrir le travail de Laurent Ziegler. Basé à Vienne (Autriche), ce photographe collabore avec des artistes internationaux et des inconnus avec la même dose de curiosité, de respect et d’humilité. Des clichés intenses et authentiques sont le résultat de son approche unique et sensible. Bienvenue dans un monde de grâce, assurément humain !

Digsy Shambles : Militant, journaliste, travailleur social, danseur contemporain… Quel parcours étonnant ! Comment et pourquoi êtes-vous devenu photographe ?

L. Z.: La photographie ne faisait pas partie de mes plans. Après mes études en science politique, j’ai travaillé en tant que rédacteur au parlement européen, à Bruxelles, et plus tard pour un quotidien autrichien. Je me sentais alors coincé dans un environnement artistiquement très pauvre. A un moment donné, j’ai réalisé que mon envie était ailleurs et j’ai commencé à prendre des photos. A la fin des années 90, j’ai eu l’opportunité de photographier des danseurs pour la première fois. Je fus profondément ému par la sincérité et la grâce qui s’offraient devant moi. Il ne m’a pas fallu longtemps pour auditionner en tant que danseur et être reçu à l’Ecole de danse moderne de Vienne. En parallèle de mon nouvel apprentissage, je me suis focalisé sur la photographie de danse et le portrait, et j’ai commencé à voyager pour visiter des festivals d’art. A cette époque, mon compte en banque était à sec et il m’a fallu beaucoup d’obstination pour ne pas tout abandonner. Je suis resté fidèle à mon centre d’intérêt et à ma façon de capturer le monde autour de moi – pour moi, il n’y avait pas de retour possible.

DS : Après dix années de photographie, comment définiriez-vous votre métier, ses avantages et limites ?

L. Z. : La photographie est un média puissant et versatile ; par conséquent, je n’ai jamais le sentiment d’en savoir assez. Je n’ai pas fini d’apprendre à réaliser certaines tâches et à apprécier la liberté qui en découle. L’inconvénient pour moi est d’être productif – tout le temps. Avec la photographie digitale en particulier, les exigences du métier augmentent et il y a plus de compétition que jamais auparavant. Je suis chanceux dans mes collaborations mais je reste incertain quant à l’avenir de la photographie. Les nouveaux gadgets digitaux permettent de rendre compte de notre environnement d’une manière qui était encore impensable il y a cinq ans seulement.

DS : Quel est votre but lorsque vous prenez une photo?

L. Z. : Mon but est de communiquer des histoires, de toucher les gens et de les surprendre un court instant. J’aime partager avec le spectateur ce qui est précieux à mes yeux – découvrir quelque chose d’inattendu, un langage censé être inconnu et qui pourtant est totalement compris implicitement.

DS : Les artistes, en particulier les danseurs, sont omniprésents dans votre œuvre. Comment expliquez-vous cette tendance ?

L. Z. : Durant mes années de danse, j’ai eu l’opportunité de monter sur scène et j’ai été conquis par l’expérience. On demande sans cesse à un artiste de définir et redéfinir sa présence et ses frontières personnelles. Ne faire plus qu’un avec la pièce et le public demande d’être à 100 % dans l’instant. Un geste subtile peut transformer un espace vide en un tout autre univers. Je ne me suis jamais senti aussi proche de moi-même qu’alors et je suppose que c’est la raison pour laquelle je me suis attaché à photographier des danseurs et à faire des portraits, pour capturer ce qui me tient à cœur. Mes portraits sont en relation avec la danse – nous dansons tout le temps, pas aussi librement et joliment que des enfants, mais tout de même, nous sourions, passons d’une jambe à l’autre, exprimons nos émotions. Parfois, je demande à un(e) client(e) de fermer les yeux, de respirer profondément et d’imaginer qu’un proche l’enlace. Quand la personne ouvre les yeux, le contexte environnant s’efface et l’échange d’énergie devient possible. Les histoires se développent de cette façon…

DS : Vous êtes relativement impliqué dans le domaine social. Vous avez par exemple pris part à la dernière campagne de Caritas pour les demandeurs d’asile à Vienne. Dans ce cas précis, quelle est votre méthode pour aborder une cause aussi peu « sexy » et arriver à faire changer les mentalités ? D’une manière générale, comment évitez-vous le recours aux clichés stigmatisants lorsqu’il s’agit d’un projet à caractère social ?

L. Z. : Je photographie parfois le milieu de la mode et je peux dire que je considère cet environnement de travail comme “sexy” ou attirant. Je chéris de telles missions mais je ne me sentirais pas heureux s’il n’y avait pas autre chose. Je recherche des missions et des collaborations qui ont du sens, une autre dimension à laquelle je suis attaché. Je trouve les missions telles que la campagne pour les demandeurs d’asile importantes, car elles me mettent au défi, non pas seulement en tant que photographe, mais aussi en tant qu’être humain – et nécessitent que je prenne position. Par exemple, si je fais un shooting pour une campagne de charité en faveur des demandeurs d’asile, j’ai simplement besoin de me rendre sur place et de parler avec les gens pour être confronté à ce que je ne peux pas éviter - que notre société crée des injustices à de trop nombreux niveaux, visibles ou moins visibles. Nous devenons aveugles et ignorants si souvent à cause de la peur – et je ne suis certainement pas différent. Je vois mes limites chaque jour. Je me rappelle un message récent d’une amie qui travaille dans un camp de réfugiés de l’ONU au Kenya. Elle a été saisie par la générosité et l’humilité des gens attendant en ligne sans fin pour satisfaire leurs besoins primaires, en dépit de conditions humanitaires terribles. Nous avons tous nos réalités et barrières à dépasser. Tant de beauté se cache dans les endroits les plus improbables. Si vous n’y allez pas, vous ne vivrez jamais cette expérience.

DS : Merci de choisir un de vos clichés préférés et de nous raconter son histoire.

L. Z. : Une de mes photos préférées a été prise lors de la production du spectacle Vertical Road d’Akram Khan. J’ai commencé à travailler avec Akram en 2010 et j’ai eu l’opportunité de partir en tournée avec lui et sa compagnie. Je ne demande pas aux danseurs de poser ou de répéter certaines expressions – je n’ai donc eu qu’une seule et unique occasion pour ce cliché.

DS : Vous avez voyagé à travers quatre continents pour vos missions. Quel pays vous a laissé le meilleur souvenir ?

L. Z. : C’est difficile à dire… peut-être le Japon. J’ai passé une année à Tokyo, il n’y a très pas longtemps. Je travaillais sur une représentation avec des artistes locaux et collaborais avec les danseurs de Butoh. Je me rappelle qu’il fut difficile d’avoir accès à la culture japonaise, de se faire des amis ou de trouver une porte ouverte. J’avais presque perdu espoir lorsque c’est finalement arrivé. Je me suis alors senti comme à la maison. Le Japon me manque aujourd’hui, et je n’attends qu’une occasion pour y retourner. Cela me semble être le paradis pour les « chercheurs d’âme », avec ou sans appareil photo.

DS : Vous avez commencé il y a deux ans à enseigner la photographie à de jeunes Sri Lankais, au sein d’une école financée par la One World Foundation. Vous serez de retour au Sri Lanka en janvier 2012 pour une nouvelle session d’enseignement de deux mois. Que vous inspire cette expérience, lorsque vous regardez en arrière… et vers l’avenir ?

L. Z. : Ce fut et cela reste une expérience précieuse. J’enseigne au sein d’une unité d’éducation indépendante qui réunit environ 1 000 enfants dès la maternelle, dans une zone qui fut sévèrement frappée par le tsunami en 2004. Dans ma classe, il y a environ 20 étudiants et nous travaillons chaque jour. Nous nous concentrons sur les questions techniques et l’histoire de la photographie, menons des missions [photos], et passons beaucoup de temps à parler des clichés pris. Je les encourage à visualiser leurs rêves, à aller de l’avant sans doutes ni arrières pensées. Mon intention n’est pas de les former à devenir photographes professionnels, mais de leur faire développer des softs skills (qualités relationnelles et humaines, ndlr) – ou des « life skills » – très importantes pour leur développement ultérieur, comme la capacité de communiquer et d’exprimer leurs idées, de gérer les critiques et de savoir en formuler, de travailler en équipe et d’expérimenter un processus axé sur les buts – et en dernier lieu, de vivre une vie choisie. L’association viennoise « Paint for Life » a initié ce projet d’arts dans l’éducation et couvre les frais grâce à des campagnes de récolte de fonds. Je suis vraiment impatient de retourner au Sri Lanka en 2012 !

DS : Quels sont les projets photo prochainement disponibles sur votre site Internet pour les lecteurs de Digsyshambles?

L. Z. : J’ai commencé à travailler sur une série de portraits en noir & blanc de personnes âgées à Vienne. Elles ont en commun un passé migratoire et se sont installées pour différentes raisons dans un lieu tout autre que celui de leur origine. Une de mes amies, Jelena Kopanja, interviewera ces personnes et se renseignera sur leur parcours de vie. Notre idée est d’exposer ces portraits accompagnés d’un texte et d’un montage audio. Nous souhaitons raconter des histoires de personnes facilement oubliées à notre époque.

DS : Pour conclure cette interview, veuillez répondre – en toute bonne foi, bien entendu – à cette question de Pablo Picasso : «  Qui voit la figure humaine correctement ? Le photographe, le miroir ou le peintre ? » :

L. Z. : Que signifie “correctement” ? Cela implique t-il de l’objectivité ? Et y a-t-il un quelconque intérêt à voir une image correctement ? Pour saisir et faire vivre l’héritage d’une image (lorsqu’il y en a un), un spectateur est requis et la subjectivité devient imminente. Je me souviens d’un film dans lequel un homme photographiait la vie autour de lui et ne développait jamais les pellicules qu’il avait accumulées au fil du temps. Ses images ne furent jamais sujettes à interprétation et il l’appela « le seul enregistrement objectif de la réalité ». Cela me fait penser à Roland Barthes, qui s’intéressait aux photographies dans la mesure où elles dépeignent quelque chose qui est là un moment précis, puis qui n’est plus. Il s’attardait sur la question de savoir pourquoi il était touché par certaines photographies et pas par d’autres, et il décrivait cela comme une méditation sur l’absence inhérente à la photographie. Je l’entends comme une empreinte, invisible à l’œil – ou comme un langage totalement implicite.

 

Crédit Photo : Laurent Ziegler

* Découvrir et suivre le travail de Laurent Ziegler :

www.unstill.net

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* Commander :

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